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La médiathèque comme lieu d'échanges linguistiques


La médiathèque comme lieu d'échanges linguistiques
Cet article décrit une expérience inédite menée en Suisse romande en 2011 : la création d'un outil multilingue en 17 langues par et pour les élèves d'une école maternelle avec leurs parents et les usagers d'une bibliothèque interculturelle
Les médiathèques sont des espaces délimités physiquement. Pour y accéder, il faut en général franchir un perron, pousser une porte et s'orienter, trois actes qui impliquent de lire en français ou à défaut, d'avoir une confiance suffisante pour s'aventurer. Ce qui n'est pas le cas des publics éloignés de la (notre) culture que sont les migrants.
Cette frontière symbolique s'ajoute à celles que ceux des première, deuxième ou troisième générations ont eu à passer. Les portiques, banques de prêts et panneaux affichages, sans parler du protocole de fonctionnement à comprendre, peuvent être décourageants pour qui a déjà parcouru un chemin jalonné d'obstacles et de contrôles, auquel se rajoute celui de la langue, la signalétique en français n'aidant pas. Comment dès lors inviter les migrants d'aujourd'hui (citoyens de demain), à passer ces frontières physiques et linguistiques ?
Inversement, les bibliothécaires ne peuvent pas entrer dans les logements des migrants pour leur proposer outils, livres, méthodes ou animations susceptibles de les intéresser. Il existe une frontière public/privé qu'ils ne peuvent franchir. Ce que les bibliothécaires ne peuvent faire, obliger le public à pénétrer leur espace, les enseignants, par le biais de l'école obligatoire, l'obtiennent naturellement. Par conséquent, les parents d'élèves migrants sont un public atteignable pour autant qu'on s'en donne la peine.
C'est pour contrer cette difficulté que rencontrent les bibliothèques classiques qu'il existe un réseau parallèle de 22 bibliothèques interculturelles en Suisse. Dédiées au public de migrants stabilisés ou de passage, elles proposent des fonds en langues de migration, albums jeunesse, romans et documentaires adultes. Leur atout est de s'appuyer sur leurs publics captifs, en sollicitant leurs compétences dans leurs langues pour attirer leurs concitoyens d'origine et faire vivre leurs fonds, en s'appuyant sur l'esprit de solidarité entre communautés pour intégrer de nouveaux arrivants.
C'est donc en mutualisant les compétences humaines et professionnelles des bibliothécaires et des enseignants avec celles, humaines et linguistiques des parents, que les bibliothèques peuvent mettre en place des projets briseurs de frontières.
La politique de l'oreille et du livre tendus
Bibliothèques, écoles et familles sont des lieux de médiation, animées par un but commun : faire accéder les enfants à l'écrit, pour leur permettre de grandir dignement dans la société et y trouver place. La famille est le lieu de la médiation socio-affective où se transmettent la culture et la langue. Pour l'équilibre de l'enfant, il est important qu'il puisse grandir dans sa langue tout en apprenant la langue étrangère qu'est le français.
La médiathèque est le lieu de la médiation socio-culturelle. Fonds en version originale, albums et outils bilingues et multilingues représentent une valeur symbolique forte pour les langues et cultures minoritaires et minorisées. Ils permettent aussi de maintenir le lien avec ces cultures.
L'école est le lieu de la médiation sociocognitive. Les recherches en sciences du langage de ces dernières décennies montrent qu'un enfant allophone s'épanouit plus facilement s'il y a reconnaissance de sa langue familiale de la part de l'institution.
C'est donc sur le terrain linguistique que peuvent se nouer les relations entre parents et enseignants. Ces derniers peuvent appliquer la politique de "l'oreille tendue". En effet, les enfants sont dépositaires de savoirs et de compétences dans leurs langues qu'ils peuvent transposer et mettre en lien dans leur apprentissage du français pour autant que l'école accepte et s'intéresse un tant soit peu à ces langues. Cela ne veut pas dire les maîtriser mais questionner les parents sur ces langues, les donner à entendre dans la classe pour que l'enfant se sente accueilli et reconnu dans son identité linguistique et culturelle.
C'est en s'appuyant sur les compétences en langues des parents et des enfants, qu'un groupe de bibliothécaires, de formateurs et d'enseignants a monté un projet multilingue, en 2011 à Genève, dans le quartier populaire de la cité-Jonction. Il a donné lieu à la création d'un outil pédagogique en 17 langues.
Mutualisation des langues et des compétences
Le projet consiste à créer l'imagier plurilingue de la classe. L'objectif est de fournir un travail de qualité suffisante pour qu'il soit publiable et que chaque famille et partenaire en reçoive un exemplaire. Les enfants, âgées entre 4 et 6 ans, ont choisi de photographier douze meubles et objets de leur classe : le tableau, les chaises, les gommes, les stylos, les livres, etc. Ces images servent de support à des activités orales, aussi bien en classe qu'à la maison, à partir desquels, on peut solliciter les souvenirs scolaires des parents, les extraire d'un passé enfoui ou oublié, comparer l'école d'ici et de maintenant avec l'école de là-bas et d'avant, stimuler la parole au sein des familles. Les photos ainsi faites sont accompagnées de légendes en français que les enseignantes transmettent aux parents pour qu'ils les traduisent dans leurs langues. Elles remettent ensuite les traductions aux bibliothécaires qui doivent les faire relire et vérifier par leurs usagers nés dans d'autres pays. Une chaîne interculturelle et interlinguistique se met en place.
Des rencontres sont organisées à la bibliothèque entre locuteurs des langues concernées, entre usagers et parents. Ils discutent des variantes d'une langue, ils débattent, comparent leurs langues, et se mettent d'accord sur les traductions définitives à remettre. Les locuteurs qui ne comprennent pas le français trouvent des interprètes dans le groupe. Voici un lieu où l'on les incite à partager ce qu'ils ont : leur langue, pour participer à une œuvre commune.
Enthousiasmés par l'idée, d'autres usagers de la bibliothèque s'immiscent dans les réunions qui se déroulent durant les heures d'ouverture, ils veulent rajouter d'autres langues. La médiathèque comme lieu de débats sur les variantes ou les différences linguistiques, voilà qui créé une animation impromptue prenant de l'ampleur. Elle permet aussi de nouer des liens entre les habitués et les nouveaux venus, qui génèrent de nouvelles inscriptions ! Ces derniers découvrent un lieu et une offre culturels qui se construisent en concertation avec eux.
Après bien des débats passionnés et passionnants en différentes langues, les textes corrigés retournent aux enseignants, par l'intermédiaire des bibliothécaires. Ils servent de supports pour enregistrer les parents et compiler une bande sonore. Ensuite enseignantes et bibliothécaires se réunissent pour élaborer les activités qui constituent le livret pédagogique, lequel est enrichi de brèves explications des parents sur leurs langues. Une fois le tout finalisé et édité, tous les participants fêtent l'événement à la bibliothèque.
Les bibliothèques interculturelles : un modèle à adapter ?
Les activités conçues invitent à découvrir de façon gestuelle et orale le vocabulaire collecté dans les 16 langues familiales, à mener des activités d'éveil aux langues. D'autres portent sur la classification de cet objet atypique qu'est l'imagier plurilingue, sur des activités d'observation et d'échanges autour des livres, des graphies, des formats, etc. Ce faisant, elles font entrer les enfants dans l'univers des livres et de l'écrit.
L'objet circule entre les instances initiales (médiathèque, école et familles) et continue de circuler parmi d'autres familles et institutions. Il sert aussi de support pour des cours de français langue étrangère pour adultes. Qui n'a pas lu la surprise et la joie dans les yeux d'un apprenant voyant sa langue imprimée à côté d'autres, ne sait pas comment cette simple découverte ravit, stimule et encourage.
L'expérience montre que les langues sont des frontières invisibles mais réelles qui peuvent s'écrouler pour autant qu'on le veuille bien et qu'on lâche la peur que notre langue nationale soit contaminée par d'autres. Rappelons au passage que l'Etat français reconnait quelque 73 langues de France, dont certaines ne sont parlées que par des centaines de locuteurs. Un projet multilingue peut être mené s'il y a volonté de le faire. Pour cela, il faut solliciter les compétences des locuteurs, ne pas rester figé sur les normes standardisées d'une langue, oser accueillir les variantes, etc. Voilà qui ouvrirait à plus de tolérance linguistique, et davantage sur l'Europe et le monde, en phase avec le manifeste de l'Unesco sur la bibliothèque publique, celui de l'IFLA sur la bibliothèque multiculturelle et les recommandations du Conseil de l'Europe sur l'éducation au plurilinguisme. La bibliothèque peut aussi être un lieu de partage et d'échange des langues.
Cette expérience invite à réfléchir sur le fonctionnement actuel des médiathèques, leurs liens avec les associations qui enseignent le FLE. Elle interroge la façon classique d'enseigner le français en permettant de côtoyer d'autres langues. Ce qui fonctionne avec les enfants - enseigner le français en sollicitant leurs langues, en comparant vocabulaire, organisation syntaxique - fonctionne avec profit avec des adultes.
Il y a de nouveaux modèles de transmission et d'échanges à penser. Celui des bibliothèques interculturelles suisses fonctionne-t-il parce qu'il est en marge des bibliothèques publiques ? Est-il transposable, adaptable dans le contexte administratif français ? Peut-on s'en inspirer pour en inventer d'autres ailleurs ?

Virginie Kremp

REVUE BIBLIOTHÈQUES, JUIN 2019 , juin 2019


Virginie Kremp est consultante en plurilinguisme. Dans ce cadre, elle forme des professionnels aux questions du plurilinguisme dans l'éducation et le secteur socio-culturel et dirige une maison d'édition.

https://www.migrilude.com/fr/nos-livres-multili...

Auteur concerné :

Virginie Kremp


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